mardi 13 août 2013

LE PERSONNAGE



Le premier jour, la première fois où il vint frapper à ma porte, je le reconnus, bien que je ne l'eusse jamais vu auparavant, je veux dire jamais vu autrement que par les yeux de mon imagination.
Je fus surpris, certes, mais je m'attendais à sa visite. J'avais entendu dire ce genre de choses arrivait plus régulièrement qu'on ne le pense aux écrivains, j'avais même lu quelques bouquins sur le sujet.
- Ainsi donc vous êtes écrivain ?
- Oui, Monsieur... Il me semble vous connaître, ou, du moins vous avoir déjà vu quelque part.
- C'est possible. Vous savez, ça fait plus de quinze ans que je relève les compteurs de gaz dans cette ville. J'habite...
- À Nantes, rue Vaugirard, au numéro 15 ?
- Tout à fait ! (il ne semble pas plus surpris que ça) Et vous écrivez des romans, alors ?
- Oui, de la poésie aussi, et des essais...
- Ce doit être passionnant, de pouvoir faire ce que l'on aime dans la vie...
- Oui, bien sûr. Mais comment se porte votre charmante épouse, Clémentine ?
- Oh, elle... Elle se porte à merveille, surtout depuis qu'elle a son nouvel Armand, euh, je veux dire son nouvel amant. Un vieux pote du lycée, vous vous rendez compte ?
- Oui, oui, je me rends bien compte. C'est merveilleux !
- Merveilleux ? Que voulez-vous dire par là ? Moi, je ne trouve pas ça merveilleux du tout !
- Pardonnez-moi, je pensais à autre chose. Que comptez-vous faire ?
- Je vais la quitter. À moins que...
- La hache qui se trouve dans le garage ?
- Oui. C'est amusant, vous lisez en moi comme dans un livre ouvert.
- Plus que vous ne le pensez... Mais si je vous montrais le compteur. Après tout, c'est pour ça que vous êtes venu...

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*   *

Quelques mois plus tard

- Bonjour, Monsieur l'Écrivain.
- Bonjour à vous, inspecteur Farouk.
- Nous nous connaissons ? (il était là, devant lui, tel qu'il l'avait décrit dans plusieurs de ses nouvelles, avec ses cheveux blond vénitien un peu bouclés, ses taches de rousseurs, et son inséparable habano fiché entre les dents)
- Comment, vous ne vous souvenez pas ?
- Non, mais cela n'a que peu d'importance. Pourtant, en général, je n'oublie jamais un visage.
- Que me vaut l'honneur ?
- Il paraît que vous seriez ami avec Marcel Thiéry ? Il nous a demandé de vous contacter...
- Ah, oui. Oh, juste une connaissance, vous savez : il était venu pour le gaz, on a papoté et on a sympathisé, voilà tout... Il est venu trois ou quatre fois à la maison. Il semblait intéressé par mes histoires... J'ai lu dans les journaux, bien sûr... Quelle tragédie ! À coups de hache...
- Oui, une vraie boucherie. Si vous aviez vu... Même moi, qui suis habitué à ce genre de saloperies... Beurk !, dit-il de son air enfantin qui séduisait de nombreuses lectrices.
- Et si vous me disiez tout de go le pourquoi de votre visite ?
- Oui, oui... Une simple formalité, vous savez. Il nous a beaucoup parlé de vous, des propos confus, difficiles à comprendre. Il nous parle de personnages de romans qui prendraient vie, des trucs bizarres que même les psychiatres disent n'avoir jamais entendu, et pourtant ils s'y connaissent en tordus ! Ils ne savent pas trop dans quelle catégorie ils doivent le classer. Vous savez, c'est important pour nous, pour le juge surtout, pour savoir si on doit le mettre en prison ou l'interner dans un asile, et pour combien de temps. Moi, tout ça me dépasse, vous savez. Je les arrête, je les fais parler un peu, je rempli mon petit rapport, et mon job est fini. Après, ce qui se passe...
- Oui, je comprends. Mais qu'est-ce que je viens faire là-dedans, moi ?
- Oh... Il a l'air persuadé que vous lui avez fait lire un manuscrit dans lequel toute sa vie passée et toute sa vie future était consignées, ainsi que les moindres détails de cette histoire sordide. Des propos confus et délirants, vous disais-je, mais bon, pour les formalités, vous comprenez...
- Oui, oui. Bizarre, comme vous dites. Il m'avait pourtant paru tout à fait équilibré, ce garçon.
- Oh, ne vous fiez jamais aux apparences. Les criminels sont souvent des gens très appréciés, que ce soit dans leur quartier, au boulot, dans leur famille, jusqu'au jour où tout dérape, à la surprise générale... Ça devrait vous intéresser, non ? Je veux dire en tant qu'écrivain. Il vous arrive d'écrire des machins policiers ?
- Oui, j'ai publié quelques nouvelles policières. Ce n'est pas ce que je préfère écrire, mais elle se vendent bien...
- Oh, oui, je comprends. C'est votre métier, avec ses avantages et ses inconvénients... Moi, j'ai lu un peu Simenon et Sherlock Holmes, parce qu'on devait, à l'école de police. Mais ça n'a rien à voir avec la réalité du terrain, vous savez. Trop de blabla, de psychologie, d'aventures rocambolesques, et tralala. Un coupable, on voit tout de suite qu'il l'est, et suffit d'attendre qu'il se trahisse ou vienne dans nos bureaux tout avouer ! À propos, pour mon rapport, vous êtes sûr de ne pas avoir écrit un texte où un bonhomme trucidait sa femme et l'amant de celle-ci à la hache ? Vous savez, tout le monde voit bien qu'il est dérangé, mais bon, pour mon rapport... Cela aurait pu l'influencer, vous comprenez...
- Oui, oui. Non, je n'ai jamais écrit quoi que ce soit de ce genre. Vraiment trop cliché, vous voyez...
- Ah, oui, c'est vrai, trop cliché... Vous me rassurez, parce que, petit à petit, on commençait presque à y croire, qu'il avait été d'une certaine manière téléguidé par je ne sais quoi. Les psys ont dit que ça pouvait être une forme de déni somme toute assez courant, que l'inconscient était si puissant... Enfin, moi, je n'y comprends rien à ces histoires de ciboulot détraqué. Tout ce que je sais et qui compte, c'est qu'on l'a cueilli couvert de sang en bas de son immeuble, avec une hache à la main. Il n'a même pas nié, il a juste dit qu'il était comme possédé ou je ne sais plus quoi. Pfff, quelle affaire ! Ça me rend malade, d'ailleurs, toutes ces histoires. Je dois prendre des cachets : un ulcère à l'estomac ! Trop de stress, paraît-il... Enfin, je cause, je cause, et je vous retiens sans trop de raison. Juste une formalité, vous disais-je, pour que l'on ne me reproche pas...
- Oui, oui. Bon, à bientôt, alors !
- Dans de meilleures circonstances, j'espère. J'essaierai de lire vos bouquins, à l'occasion.
- C'est très gentil, ça. Au plaisir !
 
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Il rentre, ferme la porte à double tour, ouvre un tiroir, saisit une pile de feuilles, la jette au feu, les doigts tremblant légèrement, s'assied dans son fauteuil et se sert un cognac...

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- Ah, inspecteur Farouk... Je m'attendais à votre visite.
- Vous avez lu les journaux, bien sûr.
- Pauvre homme, n'est-ce pas ?
- Ça, on peut le dire. Pour un crime passionnel, il aurait pu s'en sortir avec huit ou dix ans de réclusion. Au lieu de ça, il se suicide lamentablement, sans se donner la possibilité d'expliquer son geste. Et je ne vous parle pas de la paperasserie que ça va faire... Y'en a vraiment qui ne pensent qu'à eux !
- Je veux bien vous croire. Et puis, se pendre avec des draps de lit, c'est assez minable, en effet...
- Tiens, tiens... Bizarre, ça... C'est une information qui n'a pourtant pas été transmise à la presse... Comment savez-vous ? Cela commence à m'intéresser, et je parle sérieusement... À part moi et deux gardiens, personne n'est au courant !
- Oh, ce doit juste être une intuition. Et puis, il n'y a pas trente-six solutions pour se suicider dans une cellule...
- Mouais, vu comme ça... Mais tout de même... Avouez que c'est troublant, d'autant plus qu'il a laissé une lettre pour vous, figurez-vous...
- Ah, la lettre... Euh, je veux dire une lettre pour moi ?
- Oui, une lettre. Malheureusement...
- L'enveloppe qui portait mon nom était vide ?
- Yes, sir. Vous m'intriguez de plus en plus, Monsieur l'Écrivain. Je me demande quel rôle exactement vous avez joué dans cette histoire. Je vous convoquerai un de ces jours, pour que nous puissions parler de tout cela plus en profondeur... Juste par acquit de conscience, avant que de rendre mon rapport définitif à la hiérarchie, vous comprenez ?
- Oui, bien sûr. Et je me déplacerai avec le plus grand des plaisirs, vous pouvez me croire. Je n'ai absolument rien à cacher, vous savez...
- J'en suis certain, d'ailleurs je le vois bien à votre visage, mais tout ceci est vraiment... étrange, dirais-je. Bon, je dois vous laisser pour aujourd'hui. À bientôt, alors ?
- Si Dieu le veut, inspecteur, si Dieu le veut... Soyez prudent sur la route !

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Il rentre, ferme la porte à double tour, ouvre un tiroir, saisit une pile de feuilles, la jette au feu, les doigts tremblant légèrement, souffle profondément, s'assied dans son fauteuil et se sert un cognac... Après quelques instants, il allume une cigarette, et se remet à écrire.

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Article de presse

Ce 28 août dans la soirée, un terrible accident de la route s'est produit au Carrefour de l'Arbre.
D'après les premières informations qui nous soient parvenues, ce serait un problème avec les feux de signalisation qui en serait la cause. Pour des raisons totalement inexplicables, tous les feux seraient restés au vert en même temps pendant de longues minutes, juste avant la collision. Bilan : trois personnes ont perdu la vie, tandis qu'une quatrième est toujours plongée dans un comas profond, mais les médecins sont optimistes car ses fonctions vitales ne semblent pas atteintes. Parmi les victimes se trouvaient deux jeunes gens de moins de vingt ans et un inspecteur de police en service, Cornélius Farouk.

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- Bonjour cher confrère. Que me vaut l'honneur ? Mais comme vous avez l'air pâle... Entrez vite, je vais vous servir un remontant.


[To be continued - dernière mise à jour : 9 septembre 2013]

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