samedi 6 novembre 2010

Une histoire singulière...

 
  
Il m'est arrivé une histoire bien singulière il y a quelques années...

Après une mauvaise chute sur un terrain de sport, je me suis brisé la deuxième phalange de l'annulaire de la main gauche.

Je me suis donc d'abord rendu chez mon médecin traitant, qui m'a envoyé à l'hôpital pour y faire quelques radios... Une fois celles-ci opérées, il apparut que cette fracture était une fracture très complexe, et on m'a conseillé de consulter un spécialiste au sein de ce même hôpital... Après les deux mois d'attente réglementaires avant le précieux rendez-vous, j'ai rencontré le plus éminent orthopédiste de l'hôpital, qui a trouvé le cas très très intéressant, et m'a envoyé chez un de ses confrères encore plus éminent, le plus éminent de la ville ! Qui, à son tour, m'a envoyé chez un confrère encore bien plus éminent, qui, paraît-il, avait été trapéziste volant avant de se tourner vers la chirurgie de la main, ce qui a bien fait rire son assistant, je n'ai pas bien compris pourquoi d'ailleurs, même les médecins ont le droit d'aimer le cirque, non ?
Bref, vous m'avez compris, de fil en aiguille, je me suis retrouvé dans le (luxueux) cabinet privé d'un médecin californien qui avait consacré sa vie, comme on me l'avait dit, à l'étude de la deuxième phalange de l'annulaire de la main, et du traitement du type de fracture que je présentais...
- Les personnes que vous avez vues avant moi sont des incompétents, et vous ont fait perdre votre temps et votre argent, m'a-t-il dit après avoir vaguement jeté un coup d'œil à mon pauvre doigt meurtri.
- Oui, ça, je l'avais bien compris... Mais pourriez-vous faire quelque chose pour ce doigt que je ne peux plus plier depuis près de trois ans ? Vous pensez qu'il faudra l'amputer comme le supposait le plus grand spécialiste arménien du métacarpe caucasien du sud-est de l'Argentine, c'est ça, et vous n'osez pas me le dire, hein, avouez !!!
- Je ne sais pas, mon pauvre ami, mais de mon côté, je ne peux rien faire pour vous...
- Que voulez-vous dire ?
- Qu'il faut vraiment être incompétent pour vous envoyer chez moi, alors que tout le monde sait que je suis le plus grand spécialiste vivant de la deuxième phalange de l'annulaire de... la main droite !
- Oh, effectivement ! Mais en tant que plus grand spécialiste bazar machin chose de la main droite, vous devez bien connaître celui de la main gauche...
- Ah, ah, ah... Vous semblez ne pas avoir bien compris le fonctionnement de la médecine moderne ! Non, je ne le connais pas. Vous savez, nous avons très peu de contacts avec les spécialistes de la deuxième phalange de l'annulaire de la main gauche, et ce depuis la seconde moitié du XXe siècle... Plus personne ne sait plus trop bien pourquoi, mais je soutiens que c'est la rencontre désastreuse lors du Congrès de Salamanque en 1967 qui a tout déclenché. Rendez-vous compte : les spécialistes de la deuxième phalange  de l'annulaire  de la main gauche avaient été placés dans la partie droite de l'hôtel, et bénéficiaient d'une salle de bain avec baignoire, tandis que les spécialistes de la deuxième phalange de l'annulaire de la main droite, dont je faisais partie, qui étaient placés dans la partie gauche de l'hôtel, ne bénéficiaient que d'une salle de bain avec douche. Après plus de deux cents quarante-trois heures de débats houleux, réparties sur deux mois et demi, nous ne sommes pas parvenus à un accord, et depuis ce jour, je n'ai plus adressé la parole, tout comme de nombreux confrères, à aucun spécialiste de la deuxième phalange de l'annulaire de la main gauche.
Mais si cela peux vous aider, je peux tout de même vous donner l'adresse de mon cousin de Paris...
- Ah, merveilleux ! Il est spécialiste dans quel domaine ?
- Les merguez marinées grillées sur feux de bois...
- Je ne comprends pas bien...
- Vous devriez absolument goûter cela, un bon verre de rosé à la main, lors d'une belle soirée d'été !  Mais il faut, pour que vous me compreniez mieux, savoir qu'un conflit, quelle tristesse, a scindé notre famille en deux clans farouchement opposés...
- Laissez-moi deviner : entre le clan de ceux qui prétendent qu'il faut laisser mariner les merguez une nuit et celui de ceux qui prétendent qu'il faut les laisser mariner un jour et demi ?
- Vous apprenez vite ! Vous auriez pu être médecin... Que faîtes-vous dans la vie, à propos ?
- Moi ? Euh, je suis plombier-zingueur...
- Heureux homme que vous êtes... Pour le moment, du moins. Car j'ai entendu dire que des tensions au sein de la profession s'étaient manifestées lors d'un Congrès à Copenhague, et que les zingueurs menaçaient de faire sécession pour des motifs que...

C'est à ce moment que je me suis levé discrètement, et me suis éclipsé du bureau de notre homme, en refermant avec le plus de délicatesse possible la porte. Je ne sais pas s'il a même remarqué mon départ... Heureusement que le sourire entendu de sa secrétaire m'ait changé les idées...
Et pour mon doigt, me demanderez vous ? Je suis tout simplement retourné chez mon médecin traitant, pour une otite, cette fois, quelques jours après mon retour... Il a regardé mon doigt en remplissant l'ordonnance d'antibiotiques qu'il me prescrivait. Toujours pas réglé, me demanda-t-il ? Vous auriez du revenir me voir plus tôt... Enfin, bon, dit-il en soupirant... Il saisit mon doigt, le manipule quelques secondes, on entend un petit craquement, me fait un petit pansement, et me dit : "Voilà, dans trois semaine il sera comme neuf !"


Publié dans le n°38 des Chemins de Traverse
 

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